Novembre 2018  
 
L’armée européenne ? Slogan sympathique, casse-tête absolu, concept fumeux
 
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« Emmanuel Macron a créé la surprise en déclarant qu’ « on ne protégera pas les Européens si on ne décide pas d’avoir une vraie armée européenne ». Cette expression est inédite dans la bouche d’un Président de la République. J’ai d’abord cru à une forme de lapsus, une confusion entre « armée européenne » et « politique de défense européenne », a déclaré Arnaud Danjean, député européen (LR, Est).

« Sans ambiguïté mais avec la prudence et le réalisme nécessaires, la « revue stratégique » de 2017 avait tracé des perspectives pour une politique européenne de défense plus ambitieuse. Le Président nous l’avait demandé dans le mandat qu’il nous avait confié. Nous avions validé l’objectif d’une autonomie stratégique européenne, c’est-à-dire la capacité pour les Européens d’être, aussi bien sur le plan industriel que sur le plan opérationnel, moins dépendants des autres et de pouvoir entreprendre un certain nombre de choses par eux-mêmes pour leur propre sécurité. Mais chaque avancée suppose un fort volontarisme politique des États concernés et une définition très précise des apports de chacun, des processus de décision, des responsabilités politiques et techniques. Compte tenu de l’hétérogénéité des systèmes et cultures de défense en Europe, fruit de l’histoire de chacun de nos pays, chaque coopération est une alchimie complexe », a indiqué le député européen.

« Angela Merkel a repris l’idée, expliquant devant le Parlement européen que « nous devons élaborer une vision qui nous permette un jour de parvenir à une véritable armée européenne ». Après 1945, l’Allemagne n’a pas développé d’autonomie stratégique et sa défense a été prise en charge par d’autres : les États-Unis et l’Otan. L’Allemagne a une armée et un budget de défense, mais son système est intimement intégré à l’Alliance atlantique qui reste la pierre angulaire de la défense allemande. D’une certaine façon, l’évocation d’une « armée européenne », au sens d’une armée supranationale, est moins déconcertante côté allemand (où il existe un courant fédéraliste puissant) que côté français. La nouveauté réside dans le fait que la chancelière Merkel s’aventure sur un terrain stratégique dans lequel ses interventions sont rarissimes. Ce projet - sans vouloir concurrencer l’Otan, précise-t-elle immédiatement - répond à une interrogation profonde sur la fiabilité de l’allié américain.

Dès que l’on sort du sympathique slogan, « l’armée européenne » devient vite un casse-tête absolu et un concept fumeux. Bien malin celui qui peut dire comment cela marcherait ! Qui a la légitimité d’envoyer des soldats tuer et mourir ? Car c’est bien de cela dont il est question en dernière instance. L’autorité politique détentrice de cet exorbitant pouvoir doit avoir une légitimité et celle-ci n’existe pas, aujourd’hui, hors du cadre national. Les systèmes politiques sont très différents, surtout entre la France où la décision procède exclusivement du Président, et l’Allemagne où toute décision est d’essence parlementaire. Qui peut croire qu’une armée européenne aurait pu intervenir au Mali en quelques heures en 2013 comme l’a fait alors l’armée française ? D’autre part, il y a la chaine de commandement militaire proprement dite. Nos armées sont habituées à travailler dans des opérations multinationales. Mais dans la pratique, chaque contingent national conserve ses règles d’engagement. Ainsi, sous commandement de l’Otan en Afghanistan, les Français, les Allemands ou les Néerlandais, par exemple, conservaient des chaines de commandement nationales et des règles d’engagement fixées par leur capitale. Une fusion pure et simple des armées reste une vue de l’esprit, compte tenu des histoires, des cultures et des sensibilités nationales.

En France, la défense nationale repose sur des singularités fortes dont, en premier lieu, la dissuasion nucléaire. C’est un autre énorme non-dit de cette affaire et je n’ai encore rien entendu sur ce sujet fondamental de la part des promoteurs de l’armée européenne. La question de l’ouverture de la dissuasion française à des alliés européens est un débat récurrent, qui gagne en acuité avec les interrogations sur l’engagement américain. Mais là encore, la question de la responsabilité politique ultime ramène vite à une réalité indépassable : le pouvoir de déclencher le feu nucléaire peut-il se partager, et selon quelles modalités ? », a expliqué Arnaud Danjean.

« Faute d’armée européenne, des progrès vers une défense commune existent déjà, modestes mais encourageants. Ils se focalisent surtout sur le capacitaire et l’industriel, notamment avec le lancement d’un fonds européen de défense. Mais cela reste embryonnaire et nous voyons, avec le récent exemple belge d’achat de F-35 américains, que le « réflexe européen » n’existe pas. Des opérations communes sont lancées (au Mali, en RCA...) mais elles sont limitées et illustrent les très profondes différences de culture militaire entre Européens. On forme, on entraine, on soutient, mais obtenir un mandat européen pour des opérations plus robustes, de combat, est une gageure. Sans parler du financement commun qui n’excède pas 10 % de ces opérations. Que les promoteurs de l’armée européenne règlent déjà ces questions très concrètes ! Cela donnerait un peu plus de crédibilité à leur projet », a conclu Arnaud Danjean.

> Retrouvez l’interview d’Arnaud Danjean pour L’Opinion